Haendel et Le Messie : guide complet de l'oratorio le plus célèbre du monde

Histoire de la composition en 24 jours, analyse des 3 parties et des grands choeurs (Hallelujah, For unto us, Amen), difficultés techniques par pupitre, éditions (Prout, Watkins Shaw, Burrows), 5 enregistrements de référence et plan de préparation pour chorale.

Haendel et Le Messie : guide complet de l'oratorio
Sommaire de l'article

Le 13 avril 1742, dans la salle de concert de Fishamble Street a Dublin, un public de sept cents personnes decouvre pour la premiere fois Le Messie de Georg Friedrich Haendel. Les critiques sont unanimes. Le Dublin Journal ecrit que cette oeuvre « surpasse tout ce qui a jamais ete entendu dans ce royaume ». Pres de trois siecles plus tard, Le Messie reste l'oratorio le plus joue au monde. Chaque annee, des milliers de chorales le programment, des amateurs aux ensembles professionnels. En Angleterre, la tradition du Messie de Noel remplit les cathedrales en decembre. En France, des festivals lui consacrent des soirees entieres. Aucune autre oeuvre chorale n'a atteint ce niveau de popularite, de longévité et de reconnaissance universelle.

Ce guide s'adresse aux choristes qui preparent l'oeuvre, aux chefs de choeur qui la programment et aux melomanes qui veulent la comprendre en profondeur. Vous y trouverez l'histoire de sa creation, l'analyse des trois parties, un decryptage des grands choeurs, les difficultes techniques pour une chorale, les editions disponibles, cinq enregistrements de reference et des conseils concrets pour le travail en repetition.

L'histoire du Messie de Haendel

Avant d'ouvrir la partition, il faut comprendre dans quelles circonstances Haendel a compose cette oeuvre. Le Messie n'est pas ne dans le confort d'une commande royale. Il est le produit d'une periode de crise personnelle, d'un voyage improvise en Irlande et d'une inspiration fulgurante qui a marque l'histoire de la musique sacree chorale.

La composition en 24 jours (aout-septembre 1741)

En 1741, Haendel traverse une mauvaise passe. Ses operas italiens ne remplissent plus les salles londoniennes. Le public se lasse du genre. Haendel s'est deja tourne vers l'oratorio en anglais avec des oeuvres comme Saul (1739) et Israel in Egypt (1739), mais le succes reste fragile. Sa sante decline. A 56 ans, il a subi un accident vasculaire cerebral en 1737 dont il s'est remis grace a une cure thermale a Aix-la-Chapelle, mais les sequelles persistent.

C'est dans ce contexte que Charles Jennens, un riche librettiste amateur, lui propose un livret entierement compose de textes bibliques. Jennens a compile des passages de l'Ancien Testament (Isaie, les Psaumes, Malachie, Aggee) et du Nouveau Testament (les Evangiles, les Epitres de Paul, l'Apocalypse) pour raconter l'histoire du salut chretien en trois parties : la prophetie et la naissance du Christ, sa Passion et sa Resurrection, la Redemption finale. Aucun personnage n'est nomme. Aucun recit dramatique au sens theatral. Le texte est une meditation theologique mise en musique.

Haendel commence la composition le 22 aout 1741 dans sa maison de Brook Street a Londres. Il termine la premiere partie en six jours, la deuxieme en neuf jours, la troisieme en six jours. L'orchestration lui prend encore trois jours. Total : vingt-quatre jours de travail pour une oeuvre de plus de deux heures. La legende veut que Haendel n'ait presque pas quitte sa chambre pendant cette periode, que ses repas restaient intouches, et qu'il ait ete retrouve en larmes apres avoir ecrit le Hallelujah Chorus, declarant : « Je croyais voir le ciel ouvert et Dieu lui-meme devant moi. » L'anecdote est peut-etre embellie, mais la vitesse de composition est attestee par le manuscrit autographe, dont les ratures et les corrections montrent un travail intense et continu.

Cette rapidite ne signifie pas que Haendel partait de rien. Il a reutilise du materiel musical de ses oeuvres anterieures, une pratique courante chez les compositeurs baroques. Certains passages du Messie proviennent de duos italiens composes en 1741 (les Duetti di camera HWV 178-190). Le procede n'enleve rien a la qualite du resultat : Haendel savait transformer un materiau profane en expression sacree avec un genie d'adaptation qui lui etait propre.

La creation a Dublin (13 avril 1742)

Haendel ne cree pas Le Messie a Londres. Il accepte une invitation du Lord Lieutenant d'Irlande pour une saison de concerts a Dublin. Il emporte le manuscrit du Messie dans ses bagages, aux cotes d'autres oeuvres. La creation a lieu le 13 avril 1742 dans la New Music Hall de Fishamble Street, au profit de trois oeuvres caritatives : la Society for Relieving Prisoners, le Charitable Infirmary et le Mercer's Hospital. Pour accueillir davantage de spectateurs, les organisateurs demandent aux dames de ne pas porter de crinoline et aux messieurs de laisser leur epee au vestiaire.

L'orchestre comprend des cordes, deux hautbois, deux bassons, deux trompettes, des timbales et un continuo (clavecin et orgue). Le choeur compte environ seize chanteurs, issus des cathedrales de Dublin (Christ Church et St Patrick's). Les solistes sont des artistes locaux. Haendel dirige depuis le clavecin. Le succes est triomphal. Les trois concerts de charite rapportent 400 livres sterling, une somme considerable.

La premiere londonienne a lieu un an plus tard, le 23 mars 1743, au Covent Garden. L'accueil est plus mitige. Certains critiques jugent indecent de jouer de la musique sacree dans un theatre d'opera. D'autres trouvent le livret trop austere. Haendel persevere. Il donne Le Messie chaque annee a Londres jusqu'a sa mort en 1759, modifiant constamment l'orchestration et les parties solistes pour les adapter aux chanteurs disponibles. Le Messie finit par s'imposer comme son oeuvre la plus populaire, eclipsant ses operas et ses autres oratorios.

La posterite et la tradition de Noel

Le Messie a connu plusieurs vagues de transformation apres la mort de Haendel. En 1789, Mozart realise une reorchestration (KV 572) qui ajoute des clarinettes, des flutes et des cors aux parties originales. Cette version « mozartienne » a longtemps ete jouee en Europe continentale. Au XIXe siecle, des chefs comme Ebenezer Prout ont cree des editions avec des effectifs orchestraux massifs, transformant l'oeuvre baroque en fresque romantique avec des choeurs de centaines de chanteurs.

Le mouvement de retour aux sources, lance au milieu du XXe siecle par des musicologues comme Watkins Shaw, a progressivement restaure l'instrumentation originale et les effectifs reduits. Aujourd'hui, deux approches coexistent : les interpretations « historiquement informees » avec instruments d'epoque et petit choeur, et les grandes executions avec orchestre moderne et choeur symphonique. Les deux sont legitimes, et chacune revele des aspects differents de la partition.

L'association du Messie avec Noel est une tradition britannique. Le texte de la premiere partie evoque la prophetie et la naissance du Christ, ce qui en fait un choix naturel pour la periode de l'Avent. Mais Le Messie n'est pas une oeuvre de Noel au sens strict. Sa creation a eu lieu pendant le Careme, et sa troisieme partie traite de la Resurrection et du Jugement dernier. En France, l'oeuvre est jouee aussi bien en decembre qu'a Paques ou lors de festivals d'ete. Parmi les plus grandes oeuvres chorales de tous les temps, Le Messie occupe une place a part, a la croisee du concert, du rituel et de la celebration populaire.

Structure de l'oratorio en 3 parties

Le Messie dure entre deux heures et deux heures et demie selon les versions. Il se compose de 53 numeros : airs, recitatifs, choeurs et passages instrumentaux. Contrairement a un opera, il n'y a ni mise en scene, ni action dramatique, ni personnages identifies. Les solistes (soprano, alto, tenor, basse) representent des voix narratives et meditatives. Le choeur incarne le peuple, les anges, les fideles. L'orchestre commente, soutient et amplifie le texte biblique.

Structure de l'oratorio en 3 parties
Structure de l'oratorio en 3 parties

Pour bien suivre la structure, il est utile de comprendre le format SATB d'une partition chorale et les principes de base du contrepoint.

Premiere partie - La prophetie et la naissance

La premiere partie couvre la prophetie de la venue du Messie et la naissance du Christ. Elle s'ouvre par une Sinfony (ouverture) en mi mineur, dans le style d'une ouverture a la francaise : un mouvement lent et grave suivi d'une fugue allegro moderato. Cette ouverture donne le ton : solennite, profondeur, noblesse.

Le premier recitatif, « Comfort ye, comfort ye my people » (Consolez, consolez mon peuple), est confie au tenor. La tonalite passe en mi majeur, lumineuse et chaleureuse. C'est l'un des moments les plus connus de l'oeuvre, avec sa ligne vocale epuree qui se deploie sur un tapis de cordes. L'air qui suit, « Every valley shall be exalted » (Toute vallee sera elevee), illustre le texte d'Isaie par des vocalises ascendantes sur « exalted » (eleve) et des lignes ondulantes sur « crooked » (tortueux). Haendel pratique ici le word painting, cette technique baroque qui traduit le sens des mots par la melodie. Pour reconnaitre ces figures melodiques, une bonne comprehension des intervalles musicaux est precieuse.

Le premier grand choeur, « And the Glory of the Lord » (Et la gloire du Seigneur), eclate en la majeur. Quatre motifs thematiques distincts se combinent dans un mouvement jubilant qui donne le ton a toute la premiere partie. Nous y reviendrons dans l'analyse detaillee des choeurs.

La section centrale de la premiere partie traite de la naissance elle-meme. Le recitatif de basse « For behold, darkness shall cover the earth » (Car voici, les tenebres couvriront la terre) installe une atmosphere sombre en si mineur. Puis l'air « The people that walked in darkness » (Le peuple qui marchait dans les tenebres) evolue vers la lumiere avec des modulations vers le majeur. Le choeur « For unto us a Child is born » (Car un enfant nous est ne) constitue le sommet de cette premiere partie. C'est une fugue brillante, joyeuse, d'une energie communicative qui donne envie de chanter meme aux spectateurs dans la salle.

La premiere partie se conclut par la Pifa (Pastoral Symphony), un interlude orchestral en do majeur au rythme de sicilienne (12/8) qui evoque les bergers de la Nativite. Ce passage instrumental de moins de quatre minutes offre un moment de calme avant les recitatifs et airs de Noel qui suivent, culminant dans le choeur « Glory to God in the Highest » (Gloire a Dieu au plus haut des cieux). Si vous preparez un concert de fin d'annee, plusieurs extraits de cette premiere partie figurent naturellement aux cotes des chants de Noel pour chorale les plus apprecies du public.

Deuxieme partie - La Passion et la Resurrection

La deuxieme partie est la plus dramatique. Elle couvre la souffrance du Christ, sa mort, sa Resurrection et l'expansion du message chretien. Le ton change des les premieres mesures. Le choeur d'ouverture, « Behold the Lamb of God » (Voici l'Agneau de Dieu), est un choeur lent en sol mineur, d'une gravite poignante. Les voix entrent en imitation les unes apres les autres, construisant une texture polyphonique dense qui exprime le poids du sacrifice.

L'air d'alto « He was despised and rejected of men » (Il etait meprise et rejete des hommes) est le moment le plus intime de l'oeuvre. En mi bemol majeur, dans un tempo largo, la voix deroule une melodie d'une simplicite desolante. La section centrale, « He gave his back to the smiters » (Il a livre son dos a ceux qui le frappaient), est plus agitee, avec des syncopes douloureuses. Cet air dure pres de douze minutes dans les interpretations lentes et exige du soliste une maitrise du souffle et de l'expression qui en fait l'un des airs les plus redoutables du repertoire baroque.

La serie de choeurs qui suit retrace la Passion. « Surely he hath borne our griefs » (Certes, il a porte nos souffrances) alterne passages homophoniques violents et sections en imitation. « And with his stripes we are healed » (Et par ses meurtrissures nous sommes gueris) est une fugue dont le sujet chromatique descendant exprime la douleur. « All we like sheep have gone astray » (Nous nous sommes tous egares comme des brebis) est un choeur qui combine legerete rythmique (les brebis qui s'egarent) et gravite harmonique (la conclusion sur « the Lord hath laid on him the iniquity of us all »). Cette capacite a faire coexister des affects opposes dans un meme mouvement est l'une des marques du genie de Haendel.

Résurrection et Hallelujah Chorus

La Resurrection est traitee plus brievement. Quelques recitatifs et airs conduisent au choeur « Lift up your heads, O ye gates » (Elevez-vous, portes eternelles), un dialogue antiphonal entre voix aigues et voix graves, lumineux et triomphal. Puis vient le sommet absolu de l'oeuvre : le « Hallelujah Chorus ». Ce choeur en re majeur est devenu le symbole meme de la musique chorale. La legende veut que le roi George II se soit leve a la premiere audition londonienne, entrainant toute la salle. Vraie ou fausse, cette anecdote a instaure la tradition de se lever pendant le Hallelujah, observee encore aujourd'hui dans les pays anglo-saxons.

Troisieme partie - La Redemption

La troisieme partie est la plus courte et la plus contemplative. Elle traite de la Redemption et de la vie eternelle. L'air de soprano « I know that my Redeemer liveth » (Je sais que mon Redempteur est vivant) ouvre cette partie en mi majeur avec une melodie d'une serenite absolue. La ligne vocale est simple, presque naive, mais sa beaute reside dans cette simplicite meme. Les sopranos qui chantent cet air en concert comprennent que moins on en fait, plus l'emotion touche le public.

Le choeur « Since by man came death » (Puisque par l'homme est venue la mort) joue sur un contraste saisissant : les passages a cappella, graves et lents (« by man came death »), alternent avec des tutti orchestraux eclatants (« by man came also the resurrection of the dead »). Le procede est repete deux fois et produit un effet theatral d'une efficacite imparable.

L'air de basse « The trumpet shall sound » (La trompette sonnera) est accompagne par une trompette soliste dans un dialogue brillant entre la voix et l'instrument. La virtuosite de la partie de trompette en fait un morceau de bravoure qui captive le public.

L'oeuvre se conclut par deux choeurs monumentaux. « Worthy is the Lamb that was slain » (Digne est l'Agneau qui a ete immole) est un choeur lent, majestueux, en re majeur, qui recapitule la grandeur de toute l'oeuvre. Puis le « Amen » final, une fugue de plusieurs minutes construite sur un seul mot, deploie toutes les ressources du contrepoint haendelien. Les voix s'entrecroisent, se superposent, montent en spirale jusqu'a un accord final en re majeur qui resonne comme une affirmation de foi absolue. Ce finale est l'un des passages les plus exigeants de l'oeuvre pour un choeur, mais aussi l'un des plus gratifiants a chanter.

Les choeurs du Messie : analyse musicale

Le Messie contient une vingtaine de choeurs, plus que la plupart des oratorios de Haendel. C'est cette richesse chorale qui explique la place de l'oeuvre dans le repertoire des ensembles vocaux. Analysons les quatre choeurs les plus importants.

Les choeurs du Messie : analyse musicale
Les choeurs du Messie : analyse musicale

And the Glory of the Lord (premier grand choeur)

Ce choeur en la majeur, allegro, est le premier choeur proprement dit de l'oeuvre (n°4). Il repose sur quatre motifs thematiques distincts que Haendel combine avec une maitrise parfaite.

Le premier motif, « And the Glory of the Lord », est une ligne melodique ascendante chantee d'abord par les altos seuls. Elle monte par degres conjoints, lumineuse et affirmative. Le deuxieme motif, « shall be revealed » (sera revelee), est une gamme descendante rapide en doubles croches qui symbolise la revelation divine. Le troisieme motif, « and all flesh shall see it together » (et toute chair le verra ensemble), est un rythme pointe repete sur une meme note, presque martial, qui unifie les quatre voix dans un unisson rythmique. Le quatrieme motif, « for the mouth of the Lord hath spoken it » (car la bouche du Seigneur l'a dit), est une longue tenue sur des notes repetees qui exprime la certitude de la parole divine.

Haendel fait entrer ces quatre motifs progressivement, d'abord separes, puis combines deux par deux, puis trois ensemble, et enfin les quatre simultanement. C'est un modele de construction chorale que tout chef de choeur devrait etudier. Le mouvement se termine par une serie d'accords homophoniques ponctues de silences, un procede dramatique typique de Haendel qui cree une conclusion sans appel. La polyphonie vocale repose sur ces memes principes de superposition et de combinaison des voix que Haendel porte ici a un degre de maitrise exceptionnel.

For unto us a Child is born (fugue et homophonie)

Ce choeur (n°12) est l'un des plus jubilatoires de toute la musique chorale. En sol majeur, il alterne des passages fugues legers, presque dansants, et des explosions homophoniques massives sur « Wonderful, Counsellor, the Mighty God, the Everlasting Father, the Prince of Peace » (Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Pere eternel, Prince de la paix).

Le sujet de la fugue est emprunte au duo de chambre italien « No, di voi non vo' fidarmi » (HWV 189), compose quelques mois plus tot. Haendel transforme une galanterie amoureuse en expression de joie sacree, sans que la couture soit visible. Les entrees fuguees circulent de pupitre en pupitre avec vivacite, sur un accompagnement de cordes en croches regulieres qui maintient l'elan rythmique. Puis, sans preparation, le choeur bascule dans l'homophonie sur « Wonderful ». Les quatre voix chantent ensemble, en accords puissants, avec l'orchestre au complet. Le contraste entre les passages fugues (legeret, transparence) et les passages homophoniques (puissance, masse sonore) est l'un des effets les plus reussis de toute l'oeuvre.

Pour les choristes, la difficulte reside dans les vocalises rapides des passages fugues. Les sopranos et les tenors doivent chanter des gammes en doubles croches a un tempo allegro, avec une articulation nette et un souffle qui porte sur des phrases longues. Un bon echauffement vocal avant chaque repetition est indispensable pour preparer la voix a ce type d'effort.

Hallelujah (le choeur le plus celebre du repertoire)

Le Hallelujah Chorus (n°44) est sans doute le morceau de musique chorale le plus reconnaissable au monde. En re majeur, allegro, il dure environ quatre minutes. Sa construction est d'une clarte limpide.

Le choeur s'ouvre sur cinq « Hallelujah » en accords homophoniques, ponctues par l'orchestre. Puis les voix se separent : les sopranos tiennent une note aigue tandis que les trois autres pupitres chantent « for the Lord God omnipotent reigneth » (car le Seigneur Dieu tout-puissant regne) en contrepoint. Le motif passe d'un pupitre a l'autre dans un crescendo de texture. Haendel alterne ensuite trois textures : l'homophonie (toutes les voix ensemble sur « Hallelujah »), le contrepoint (les voix en imitation sur « The kingdom of this world ») et l'unisson (toutes les voix sur la meme note pour « King of Kings and Lord of Lords »). Chaque retour de l'homophonie produit un effet de masse sonore irresistible.

La section centrale, « The kingdom of this world is become the kingdom of our Lord and of his Christ » (Le royaume de ce monde est devenu le royaume de notre Seigneur et de son Christ), est une fugue breve qui contraste avec les blocs homophoniques. Puis le choeur monte progressivement vers l'aigu sur « King of Kings » (Roi des rois), avec des sopranos qui grimpent par paliers tandis que les tenors et les basses repetent « for ever and ever, Hallelujah ». La construction par accumulation est d'une efficacite redoutable. Le mouvement se conclut sur un accord de re majeur tenu, fortissimo, suivi d'un silence puis d'un dernier « Hallelujah » decisif.

Ce choeur est accessible a une chorale de niveau intermediaire. Les parties individuelles ne sont pas virtuoses. La difficulte reside dans la precision rythmique des entrees, dans les contrastes de dynamique (les passages piano doivent vraiment etre piano pour que les forte aient leur effet) et dans l'endurance vocale sur les quatre minutes du mouvement. Le Hallelujah figure dans tous les classements des partitions chorales les plus recherchees et reste le morceau que tout choriste reve de chanter au moins une fois dans sa vie.

Worthy is the Lamb et Amen final

Le dernier choeur de l'oeuvre (n°53) se divise en deux sections : « Worthy is the Lamb » et la fugue « Amen ».

« Worthy is the Lamb that was slain » (Digne est l'Agneau qui a ete immole) est un largo majestueux en re majeur. Les voix chantent en accords larges, soutenus par l'orchestre au complet, dans un climat de grandeur et de recueillement. Le texte est tire de l'Apocalypse de Jean (5:12-14). Chaque phrase s'elargit, les harmonies se font plus riches, les voix montent par paliers successifs. Un passage andante sur « Blessing and honour, glory and power » (Benediction et honneur, gloire et puissance) accelere legerement le tempo avant de revenir au largo initial.

La fugue « Amen » qui suit est le morceau de bravoure du contrepoint haendelien. Le sujet, simple et majestueux, est enonce par les altos, puis repris par les tenors, les sopranos et les basses. Haendel developpe ce sujet avec une inventivite inepuisable : stretto (entrees rapprochees), augmentation (le sujet en valeurs doublees), inversion, pedales de dominante et de tonique. La fugue dure pres de quatre minutes et exige une endurance vocale considerable, en particulier pour les sopranos qui restent dans l'aigu pendant de longues periodes. Les relations harmoniques entre les voix sollicitent une oreille entrainee aux enchainements du cercle des quintes. C'est l'un des passages les plus gratifiants de toute la musique chorale.

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Partitions du Messie et œuvres de Haendel

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Difficultes techniques pour une chorale

Le Messie est souvent percu comme une oeuvre accessible. C'est vrai pour certains choeurs pris isolement, mais l'oeuvre complete pose des defis reels. Voici les principales difficultes, pupitre par pupitre.

Sopranos. La tessiture s'etend du do3 au la4, avec des passages frequents au-dessus du mi4. Les vocalises rapides dans « For unto us » et « His yoke is easy » exigent une agilite vocale entrainee. L'endurance est un facteur majeur : les sopranos chantent dans l'aigu pendant de longues periodes, notamment dans la fugue Amen finale. La tessiture vocale de chaque choriste determine s'il peut tenir confortablement ces aigus repetes sur la duree d'un concert entier.

Altos. Le pupitre d'alto est souvent sous-estime dans Le Messie. Pourtant, Haendel lui confie des lignes independantes et expressives, notamment dans les fugues. La tessiture descend jusqu'au la2 dans certains passages, ce qui convient mieux a de vrais contraltos qu'a des mezzo-sopranos. Les entrees fuguees demandent une grande assurance, car l'alto entre souvent en troisieme ou quatrieme position, lorsque les autres voix sont deja en mouvement.

Tenors. La partie de tenor est exigeante. Elle monte regulierement jusqu'au la3, parfois au si bemol 3, avec des vocalises rapides dans les passages fugues. Le recitatif « Comfort ye » et l'air « Every valley » sont confies au soliste, mais les sections chorales demandent aux tenors du pupitre une projection suffisante pour equilibrer les sopranos dans l'aigu. La lecture des rythmes pointes et des syncopes requiert une bonne maitrise du rythme et des mesures.

Basses. La partie de basse descend jusqu'au re2 dans certains passages. Les basses doivent fournir le fondement harmonique du choeur, ce qui exige une sonorite ronde et projetee meme dans le registre grave. Dans les fugues, les basses enoncent souvent le sujet en premier, ce qui demande une entree sure et bien timbree.

Difficultes communes. L'anglais pose un probleme specifique pour les chorales francophones. La prononciation des diphtongues (« rejoice », « glory »), des consonnes finales (« Lord », « Christ ») et du « th » (« the », « that ») demande un travail dedie. Beaucoup de chefs consacrent une repetition entiere a la phonetique avant de commencer le travail musical. L'autre difficulte transversale est le style baroque : les trilles, les appoggiatures, les notes inegales et les ornements ne sont pas ecrits dans toutes les editions et dependent des choix interpretatifs du chef. Une chorale habituee au repertoire romantique devra adapter son emission vocale vers plus de legerete et de clarte.

Quelle edition choisir

Le choix de l'edition est une decision importante qui conditionne l'experience des choristes et le rendu sonore. Plusieurs editions coexistent, chacune avec ses particularites.

Quelle edition choisir
Quelle edition choisir

Ebenezer Prout (Novello, 1902). Cette edition a domine la pratique pendant tout le XXe siecle, en particulier dans les pays anglophones. Prout a modernise l'orchestration et ajoute des nuances dynamiques qui ne figurent pas dans le manuscrit original. Sa version est confortable a chanter, bien gravee, et disponible a bas prix. Mais elle s'eloigne de l'original sur de nombreux points, notamment les ornements, les tempos et l'instrumentation. De nombreuses chorales l'utilisent encore par habitude ou par economie.

Watkins Shaw (Novello, 1959 ; revision 1965). C'est la premiere edition critique moderne du Messie. Watkins Shaw a travaille directement sur le manuscrit autographe de Haendel et sur les parties d'orchestre de Dublin. Il a restaure l'orchestration originale, supprime les ajouts du XIXe siecle et propose un texte musical beaucoup plus proche de l'intention de Haendel. Cette edition est devenue le standard pour les interpretations historiquement informees. Elle est publiee chez Novello en partition chant-piano et en partition d'orchestre.

Robert Shaw (G. Schirmer). Le chef de choeur americain Robert Shaw a publie une edition pratique qui represente ses propres choix interpretatifs. Elle inclut des indications detaillees de phrasé, de dynamique et de prononciation. C'est une edition utile pour les chefs qui veulent un guide d'interpretation pret a l'emploi, mais elle reflète les gouts d'un chef particulier plutot qu'un travail musicologique. En parallele, la collection de partitions en ligne permet d'acceder a des editions libres de droits pour comparer les sources.

Édition Burrows et recommandation pratique

Donald Burrows (Peters, 1987). L'edition la plus recente et la plus complete sur le plan musicologique. Burrows a collationne toutes les sources connues (manuscrit autographe, copies, parties de Dublin, versions ulterieures de Haendel) et propose un appareil critique detaille. C'est l'edition de reference pour les chefs qui veulent comprendre les variantes et faire des choix informes. Elle est plus couteuse et moins repandue que les editions Novello, mais sa rigueur est inegalee.

Conseil pratique. Pour une chorale amateur qui monte Le Messie pour la premiere fois, l'edition Watkins Shaw (Novello) offre le meilleur rapport qualite-prix-fiabilite. Si vous cherchez des partitions chorales gratuites pour decouvrir l'oeuvre avant d'investir, des editions du domaine public sont disponibles en ligne, mais verifiez toujours leur conformite avec la source originale.

5 enregistrements de reference

Cinq enregistrements qui representent des approches differentes de l'oeuvre et permettent a un choriste de nourrir son interpretation.

1. John Eliot Gardiner, English Baroque Soloists, Monteverdi Choir (Philips, 1982). L'enregistrement qui a popularise l'approche historiquement informee du Messie. Choeur de chambre d'une vingtaine de chanteurs, instruments d'epoque, tempos vifs, articulation nette. Gardiner revele la transparence de l'ecriture de Haendel et la vitalite rythmique que les versions romantiques avaient enterree. C'est l'enregistrement que beaucoup de chefs de choeur utilisent comme reference pour preparer les repetitions.

2. Trevor Pinnock, The English Concert, Choir of the English Concert (Archiv, 1988). Dans la meme veine que Gardiner, mais avec des tempos legerement plus detendus et une sonorite plus chaleureuse. Les solistes (Arleen Auger, Anne Sofie von Otter, Michael Chance, Howard Crook, John Tomlinson) sont exceptionnels. C'est un enregistrement d'une grande beaute sonore, ideal pour decouvrir l'oeuvre.

Versions dramatique, traditionnelle et chambriste

3. Rene Jacobs, Freiburger Barockorchester, RIAS Kammerchor (Harmonia Mundi, 2006). Jacobs adopte une approche theatrale et dramatique qui surprend. Les contrastes dynamiques sont pousses a l'extreme, les tempos fluctuent davantage que chez Gardiner ou Pinnock. Le resultat divise les puristes, mais cette version a le merite de rappeler que Le Messie est aussi un drame, pas seulement un monument sacre.

4. Colin Davis, London Symphony Orchestra and Chorus (Philips, 1966). La grande version « traditionnelle » avec orchestre moderne et grand choeur. Davis dirige avec noblesse et ampleur. Les tempos sont plus larges, les sonorites plus riches. Cet enregistrement montre que Le Messie supporte aussi les grandes formations, et que la beaute de l'oeuvre transcende les querelles d'interpretation. Si vous aimez les grandes fresques chorales, cette version vous parlera.

5. Harry Christophers, The Sixteen (Coro, 2008). Un enregistrement recent avec un petit choeur d'elite (seize chanteurs, comme le nom de l'ensemble l'indique). La clarte des voix est remarquable, chaque ligne est audible, les textures sont d'une transparence cristalline. C'est l'enregistrement a ecouter pour travailler les equilibres entre pupitres et comprendre comment chaque voix s'insere dans le tissu polyphonique.

Ecouter plusieurs versions est le meilleur moyen d'affiner votre oreille et de comprendre les choix interpretatifs possibles. Comparer une version Gardiner avec une version Davis eclaire la partition d'un jour completement different.

Comment preparer Le Messie avec sa chorale

Monter Le Messie demande une preparation methodique. Voici un plan de travail en sept etapes, eprouve par de nombreuses chorales.

1. Choisir les extraits ou l'integrale. Rares sont les chorales amateurs qui montent l'integrale du Messie (plus de deux heures de musique). La majorite choisit une selection de choeurs, parfois agrementes de quelques airs et recitatifs confies a des solistes invites. Une selection courante comprend 8 a 12 choeurs, pour une duree de 45 a 70 minutes. Si c'est votre premiere experience, commencez par les choeurs les plus accessibles : « And the Glory of the Lord », « For unto us a Child is born », « Hallelujah » et « Worthy is the Lamb ».

2. Distribuer les partitions tot. Les choristes doivent recevoir leur partition au moins trois mois avant le concert. Le Messie est une oeuvre dense, en anglais, avec des passages rapides et des fugues complexes. Le travail personnel a la maison est indispensable. Fournissez aussi un enregistrement de reference et, si possible, des fichiers audio par pupitre (soprano seul, alto seul, etc.). La recherche de partitions sur le site permet de trouver des editions libres de droits avec ecoute integree.

3. Travailler la phonetique anglaise. Consacrez une ou deux repetitions a la prononciation de l'anglais avant de commencer le travail musical. Les erreurs de phonetique les plus courantes chez les choristes francophones : le « th » prononce « z » ou « f », les diphtongues ecrasees (« glory » prononce « gloree » au lieu de « glorri »), les consonnes finales avalees (« Lord » sans le « d », « Christ » sans le « t »). Un bon travail phonetique des le depart evite de devoir corriger des mauvaises habitudes une fois que les notes sont apprises.

Assemblage des voix et style baroque

4. Apprendre les notes par pupitre. Commencez par des seances de dechiffrage par pupitre separe, en particulier pour les fugues. Les altos et les tenors, souvent moins nombreux, ont besoin d'un temps supplementaire pour assimiler leurs lignes dans les passages contrapuntiques. Utilisez un clavier ou un diapason en ligne pour donner les notes de depart. Pour les choristes qui lisent peu la musique, la lecture de partition pour debutant commence par le reperage de la direction melodique et des rythmes de base.

5. Assembler les voix progressivement. Une fois les notes apprises separement, assemblez les voix deux par deux (sopranos + altos, tenors + basses), puis a quatre voix. Les fugues sont les passages les plus delicats a assembler, car chaque pupitre doit maintenir sa ligne sans se laisser influencer par les entrees des autres voix. Travaillez d'abord lentement, en marquant bien les entrees, puis accelerez progressivement jusqu'au tempo final.

6. Travailler le style baroque. Le Messie n'est pas du Brahms. L'emission vocale doit etre plus legere, plus directe, moins vibree que dans le repertoire romantique. Les consonnes doivent etre plus tranchantes, les fins de phrases plus nettes. Les notes longues ne doivent pas « gonfler » automatiquement en crescendo (un reflexe frequemment observe chez les choristes habitues au repertoire XIXe). Si le chef le souhaite, des ornements (trilles, appoggiatures) peuvent etre ajoutes dans les reprises, mais c'est un choix qui depend de l'edition et de l'esthetique visee.

Répétition avec orchestre et calendrier type

7. Repeter avec l'orchestre. Prevoyez au minimum deux repetitions avec l'orchestre (ou le pianiste accompagnateur) avant le concert. La premiere pour regler les equilibres sonores, les departs et les tempos. La seconde pour une filage complet dans les conditions du concert. Si vous jouez dans une eglise ou une cathedrale, tenez compte de la reverberation : les tempos rapides devront peut-etre etre legerement ralentis pour que le texte reste intelligible. L'organisation d'un concert de chorale de cette envergure implique aussi la gestion des entractes, l'accueil du public et la coordination avec les solistes.

Calendrier type. Pour un concert en decembre, commencez les repetitions en septembre. Septembre et octobre : apprentissage des notes par pupitre, phonetique, dechiffrage. Novembre : assemblage a quatre voix, travail du style, nuances, tempos. Decembre : repetitions avec orchestre, generale, concert. Ce calendrier suppose une repetition hebdomadaire de deux heures. Si votre chorale ne repete qu'une heure trente par semaine, commencez un mois plus tot.

Le Messie de Haendel est une oeuvre qui recompense l'effort. Les premieres repetitions peuvent sembler laborieuses, surtout dans les fugues. Mais le jour du concert, quand les sept cents voix de l'orchestre, du choeur et des solistes se joignent dans le Hallelujah, quand le public se leve, quand la fugue Amen s'acheve sur l'accord final en re majeur, chaque choriste comprend pourquoi cette oeuvre est jouee sans interruption depuis 1742. Aucun autre oratorio ne produit cet effet. C'est la force du Messie : transformer un groupe de chanteurs amateurs en participants d'une tradition musicale vieille de pres de trois siecles. Si vous cherchez d'autres oeuvres majeures a programmer apres Le Messie, le Requiem de Mozart est un prolongement naturel pour toute chorale qui a gagne en assurance et en maturite vocale. Et pour decouvrir l'ensemble du repertoire choral, l'annuaire des chorales vous met en relation avec des ensembles pres de chez vous qui partagent la meme passion. Consultez egalement notre guide de la musique baroque pour chorale et les chants de Noel pour chorale pour completer votre programme.

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Anthony Fondateur

Passionné de musique, Anthony est le fondateur de Ressources Chorales. Il met à disposition des choristes, chefs de chœur et amateurs de musique vocale un portail complet avec annuaire, partitions gratuites et outils musicaux.